Cartes d'identités

A travers ces séries de portraits, Bernard Briantais explore les méandres denses de l'identité individuelle. Parentés, souvenirs, éducations, territoires, maladies, blessures, rôles et obsessions sont invoqués et rendent compte des assemblages complexes qui construisent ou détruisent la personnalité.
Ainsi, dans des visages constellés d'ossements et tracés sur d'anciennes cartes géographiques, il est rendu compte de ce qui fonde une généalogie : des territoires et des cadavres. On songe alors au «proverbe de l'enfer» de William Blake : «Conduit ton char et ta charrue par-dessus les ossements des morts». Ces morts qui nous précèdent, tout autant que le territoire (et le terroir suggéré par ces bérets que portent tous les sujets), nous façonnent, pour le meilleur comme le pire. Difficile, voire impossible de s'en délivrer. Cet héritage, qui serpente d'un être à l'autre, telle une rivière ou un fleuve, peut noyer, étouffer comme un serpent constricteur. Dans un moment de fureur, y planter ses crocs pour le rompre et s'en détacher s'avère vain.
Ces héritages sont comme les souvenirs. Ils sont accrochés à l'âme. Qu'ils blessent (en laissant quelques cicatrices sanglantes) ou épanouissent, ils structurent, façonnent, et inscrivent sur le visage, le rêve, la mélancolie, la douleur, le bonheur. A l'inverse, celui qui les perd se disloque. L'individu sans passé devient plus flou. Les traits de son visage se désagrègent, comme s'ils s'éparpillaient, et on n'en devine bientôt plus que les contours.
Cette désagrégation de la personnalité mène à la maladie, aussi bien physique que mentale. Elle est ainsi évoquée à travers ces faces clairsemées de furoncles, ou cette figure inquiétante qui rappelle celle d'un écorché. Mais le fou ne souffre pas toujours. Il est bon de se remémorer que nombre de malades mentaux sont bienheureux, et vivent un sourire béat aux lèvres, narguant ce masque neutre que procure les béquilles chimiques dont notre civilisation se gave.
Ce sont aussi sur les contours du visage que se posent les fards, ces ornements qui sont autant d'hameçons multicolores pour attraper le regard de l'autre, jouer avec lui, le tromper. Mais celui ou celle qui en abuse, les voit se transformer en piège. Dans le cadre du miroir, ce qui apparaît n'est plus un reflet, mais l'image d'un(e) autre, incompréhensible et souvent grotesque. Il n'est cependant pas interdit d'en rire, tout comme il n'y a pas non plus d'interdiction à s'amuser de cette série de visages recouverts de bas, collection improbable de faces dissimulées sous cet accessoire féminin devenu ustensile de gangster, ou ces personnages sur les couvre-chefs desquels explosent et pèsent leurs obsessions.

Construction, multiplicité, fragilité, escamotage, renouvellement, détérioration et destruction de l'identité sont ainsi les thèmes révélés par cet abondant travail d'un artiste observant sans misanthropie ses congénères, et sans doute, un peu, ce qui le compose lui-même.

Franck Garnier Juin 2012


 

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